Notre dernière aventure : à la mémoire de Martha
Chapitre 1 : Égarés
Le soleil embrasait le ciel fauve de fin d’après-midi. Nous marchions lentement en silence, sous le poids d’une chaleur oppressante. Si seulement nous pouvions nous arrêter et nous étendre, ne serait-ce que quelques secondes… L’horizon s’élargissait à l’infini. Devant nous, une vaste étendue de sapins filiformes parsemée de zones de boue séchée. Au loin, bien au-dessus de la colline, des vautours dessinaient des cercles tandis que tout près, sans doute, le bourdonnement d’un essaim de moustiques se faisait entendre. À mesure que nous avancions dans cette forêt dévastée suivant l’ancien chemin forestier, nos pas pesants résonnaient au contact d’un sol aride et sans couleur. Un mince filet de poussière soulevé par nos mouvements se déposait à la fois sur nos vêtements et sur chaque parcelle de peau découverte. Je pouvais sentir la pression qu’exerçait la main de Martha sur la mienne pour enfin resserrer sa poigne sans le vouloir. La sueur s’échappait de son front, traçant sur son doux visage couvert de poussière, des dizaines de petits vaisseaux. Ses yeux d’un brun profond pénétrèrent les miens lorsqu’elle se mordit la lèvre inférieure, enflée en ce moment. Ma gorge se noua, je me détournai et m’arrêtai. Des ombres aux formes étranges, issues des crevasses, se dessinaient derrière nous.
– Nous devons continuer, lança Ramy sur un ton maussade.
– Attends, Martha a besoin d’eau, ai-je répondu doucement en tâchant de dissimuler ma peur.
Son état semblait s’aggraver. Malgré la chance que nous avions eue de s’en sortir avec seulement quelques bleus et quelques égratignures, l’accident l’avait passablement perturbée. Elle avançait, à moitié consternée, parvenant à peine à nous regarder dans les yeux. À une ou deux reprises, elle faillit trébucher. Inquiets, nous avons ralenti et marché à ses côtés, de façon à pouvoir lui prendre la main chaque fois qu’elle vacillait. Comme le chemin se rétrécissait en plus de devenir tortueux, Ramy prit les devants et nous fit contourner les nombreuses crevasses. Puis, étrangement, nous nous sommes retrouvés face à face, au beau milieu de cette forêt de sapins effilés. Ramy me lança un regard furieux. Je lâchai la main de Martha et regardai nerveusement dans une autre direction. Du coin de l’œil, je le vis frapper d’un coup de pied le sol poussiéreux, au moment où Martha commença à fouiller dans son sac, en quête de sa bouteille d’eau.
Plus tôt ce matin-là, on s’était lancé dans une autre de nos aventures; de beaux projets qui naissaient habituellement de nos délires de fin de soirée. En fait, depuis notre secondaire 2, presque tous les weekends de l’été et même de l’automne avancé, on allait traîner dans le parc, en bordure du lac. Là nous attendaient Tom et sa sœur Sue, Mike, Jason et T.J. À l’époque, une soirée parfaite consistait à s’asseoir dans les gradins, à dire des absurdités et à lancer des cailloux à l’eau au clair de lune. C’était au cours d’une de ces chaudes soirées d’octobre, quelques mois avant la sortie du remake de King Kong, qu’avait surgi cette idée aussi singulière qu’abracadabrante : l’opération gorilles. Eh oui, le jour de l’Halloween, environ trente d’entre nous, vêtus de costumes de gorilles, avions pris d’assaut une bonne centaine d’automobilistes coincés dans la circulation, en pleine heure de pointe. Martha et Kate quant à elles, avaient opté pour le personnage de Jane. C’est donc en robes blanches, coiffées de perruques blondes qu’elles étaient apparues. De là, notre rôle consistait à les poursuivre à travers les voitures qui alimentaient le bouchon de circulation.
Comme la plupart du temps, tout ça n’était parti de rien. En effet, tard en soirée, Ramy et T.J. avaient avait entamé rien de moins qu’un combat de lutte, comme ça, sans raison. Quelques minutes avaient suffi pour que deux des spectatrices, soit Martha et Kate, se mettent à les traiter de babouins sans relâche. En peu de temps, c’est presque tout le groupe qui s’emballa et qui se mit à jouer les gorilles en position accroupie, grognements compris. Puis, ce fut au tour des filles de sombrer dans la folie, y allant plutôt de cris perçants, entrecoupés de rires hystériques. Et c’est à ce moment précis que l’imagination de Martha s’enflamma :
– Eh! On devrait faire ça pour de vrai, s’écria-t-elle. Comme personne n’avait réellement porté attention, elle se mit à crier en gesticulant.
– Mais qu’est-ce tu veux dire par « pour de vrai »? dit Ramy en se déplaçant vers elle, usant d’une démarche bestiale des plus exagérées.
Le reste de la bande se tut.
– Comme ça, ça, c’est pas assez vrai pour toi? grommela-t-il en la soulevant de terre pour la porter à ses épaules.
Martha rougit et se mit à le frapper dans le dos en guise de protestation, quand il commença à tourner sur lui-même.
– Ramy, non! cria-t-elle à moitié amusée, ce qui n’empêcha pas Ramy de continuer.
– Allez, ça suffit, pose-moi par terre. Le son perçant de sa voix me confirmait que sa colère montait.
Ramy arrivait toujours à la faire fâcher. De plus, je sentais que le reste du groupe allait bientôt emboîter le pas. Par conséquent, c’est en voyant T.J. et Mike se chuchoter quelques mots avec excitation que j’intervins.
– Come on les gars, laissez-la parler! hurlai-je.
D’un air renfrogné, Ramy déposa enfin Martha sur le sol. En se relevant, elle me fixa droit dans les yeux et sourit. Un peu figé et mal à l’aise, je lui retournai son sourire.
Puis, elle s’expliqua davantage. L’idée était, selon moi, tout simplement géniale. Elle n’avait pas sitôt terminé que tout le monde était dans l’coup! Ensuite, on avait passé le mot. Résultat : deux semaines avant la date de l’événement, notre joyeuse bande de huit comptait plus de trente personnes.
– Si on s’embarque, annonçai-je avec insistance durant la séance animée de brainstorming qui avait suivi, on aura besoin d’un plan.
Dans un élan de solidarité sans doute, le groupe se resserra.
– Pour un impact optimal, on doit déterminer où et quand on agira. Plus précisément, à quel endroit, à quelle heure et quel jour.
– Le jour de l’Halloween! se sont-ils exclamés.
– C’est lundi, souligna Kate. Loin d’être la soirée idéale pour faire la fête, pis je vous rappelle qu’y’a des cours durant la journée.
– Qu’est-ce que vous diriez de l’heure de pointe, soit juste avant le souper? Nul doute qu’on sera vu par des tas de gens, ajouta Marc d’un air pensif.
– Mais oui! Avec la circulation au ralenti, on va pouvoir surgir de nulle part et les envahir! On va les faire flipper! interrompit Ramy excité.
Aussitôt dit, aussitôt fait. Quelques-uns d’entre nous se précipitèrent dans les magasins de location de costumes, à la recherche du « parfait gorille ». D’autres confectionnèrent le tout eux-mêmes, à l’aide de lanières de faux cuir ou de fourrure, cousues à de vieux chandails et pantalons. Quelle belle journée ce fut! Cependant, tout ne s’était pas déroulé exactement comme prévu. En effet, mes parents se seraient bien passés de venir me chercher au poste de police, où je m’étais retrouvé derrière les barreaux. Martha et Ramy s’étaient moqués de moi pendant des semaines pour m’être fait prendre. Ils avaient même commencé à m’appeler « l’délinquant ».
– À quoi t’as pensé l’délinquant, là debout, au beau milieu de l’intersection? Tu nous as pas vus nous disperser dès l’actionnement des sirènes?! En fait, Ramy n’en revenait toujours pas quand on s’est vus la fois suivante.
– Moi au moins, j’ai eu du guts. Pis je vous ferai remarquer que j’ai pas été le seul à être arrêté, dis-je péniblement.
– Il va sans dire, mon cher Ramy, que tu t’es débarrassé de ton déguisement assez vite merci! souligna Martha.
– Mais moi je suis pas partout sur le Web en ce moment! l’a-t-il relancée un peu énervé, ce qui nous a d’ailleurs fait rire à s’en décrocher la mâchoire.
Soit, une séquence vidéo circulait maintenant sur Internet. On pouvait y voir les deux Jane, entourées d’un troupeau de gorilles en délire. De plus, on avait même bénéficié d’un grand titre dans le journal local, lequel allait comme suit : « Des singeries sur la rue St-Philippe ».
Cette autre fois, notre plan était loin de compter parmi les plus audacieux. De fait, il s’agissait du plus simple et du plus raisonnable jamais réalisé, tenant pour acquis que tôt ou tard, tout le monde expérimente le camping. Sans contredit, rien de très insolite jusqu’ici.
– Ce serait drôlement cool de se rendre à un endroit où personne ne pourrait nous trouver, t’sé, quelque part qui n’est pas sur la carte, nous avait lancé Martha à Ramy et à moi, dans le parc, un soir de printemps.
– Tu veux dire un endroit que même Google map ne pourrait repérer? demanda Ramy nonchalamment.
– Ben voyons! Vous dites n’importe quoi, répliquai-je sévèrement en roulant des yeux. Ce système est sans doute capable de repérer par infrarouge un emplacement exact. Aujourd'hui, y’a aucun endroit qui ne puisse être localisé.
– On se calme, reprit Ramy en plaisantant. Je suis persuadé qu’on peut se trouver à l’extérieur de la zone radar si on veut.
– Ben oui, on n’a qu’à trouver cet endroit isolé et oublier nos téléphones portables, proposa Martha.
– Oui je veux bien, mais où ça? On peut pas aller bien loin pour une fin de semaine, lançai-je obstiné.
– Bon c’est vrai, reconsidéra Martha, mais pourquoi on n’irait pas dans le coin de l’ancien chemin forestier?
Ramy la coupa pratiquement :
– Mais ça doit faire des siècles que personne a mis les pieds là-bas!
– Oui! poursuivit Martha comme si elle n’avait rien entendu, on pourrait faire du camping sauvage! Pas de cellulaire, pas de tente. Le strict minimum : une carte, une boussole, des sacs de couchage et des conserves. Ah oui! On pourrait aussi cueillir des bleuets sur le chemin et boire à même les ruisseaux!
– Bon ça y’ est, dis-je en marmonnant.
– Coudonc l’délinquant, t’as peur ou quoi? dit Ramy d’un air moqueur en me donnant un coup de coude. Mais où t’as mis ton âme de scout?!
– Si on s’embarque là-dedans, on a affaire à bien se planifier, répliquai-je sur un faux ton d’exaspération, pendant que Ramy souriait et que les yeux de Martha s’illuminaient.
– Mais voyons c’est certain, lança Martha amusée.
– On a besoin d’une carte et d’un plan, dis-je, posé.
– Et de prévoir en matière de bouffe, reprit Martha.
– Faudra aussi voir à l’endroit où on laissera la voiture, ajouta Ramy un brin préoccupé, de sorte qu’on puisse la retrouver.
Pendant quelques secondes, nous nous sommes regardés, une lueur dans les yeux, prêts à partir.
– Ça va être absolument génial!!! s’exclama Martha. Et si on tenait un faux journal de bord qu’on laisserait quelque part en forêt pour que quelqu’un le trouve un jour? On pourrait prétendre avoir été laissés en plan ou poursuivis ou quelque chose du genre.
– Steve, lança Ramy avec sérieux, tu devrais l’écrire.
– Et c’est parti! J’adore ça! ai-je répondu, fort content.
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