Chapter 2 : In The City Chapter 2 Télécharger l'histoire complèteTélécharger l'histoire Écouter le chapitre 2Écouter le Chapitre 2

Chapitre 2 : Dans la ville

           Le temps était splendide ce samedi-là. Un ciel bleu s’étendait à perte de vue tandis qu’un frais parfum de verdure s’infiltrait par les fenêtres de la voiture. On pouvait déjà, en milieu d’avant-midi, sentir le poids de la chaleur. D’ailleurs, elle semblait émerger de l’asphalte et altérait ainsi notre vue de l’horizon dans le pare-brise. On avait l’impression de regarder le décor à travers un verre d’eau. En traversant le paysage, un ensemble de couleurs floues défilaient autour moi.
           – Ah Ramy! Arrête de sauter des chansons, je l’aime celle-là! se plaignit Martha.
          Ramy, installé sur la banquette arrière, s’étira vers l’avant et s’empara de mon lecteur MP3 suspendu à la stéréo de la voiture.
          – Relaxe Mar, je veux juste voir ce que Steve a là-dedans.
          Absorbé par la carte routière, je ne portais pas attention à leur débat sur la musique.
          – Eh! Mar, les ai-je interrompus les yeux toujours fixés sur la carte, sois prête à tourner après la prochaine sortie. On devrait voir une route de terre qui mène directement au chemin forestier.
          – Ok, message reçu, je me concentre, acquiesça Martha un peu stressée, les deux mains agrippées au volant de la vieille Buick de ses parents.
          Devant nous, le ruban noir serpentant la grande route semblait se déployer à mesure que nous avancions.
          – C’est ça! m’exclamai-je soudainement, à la vue d’une voie gazonnée visiblement peu empruntée.
          – Ah, merde! Je l’ai passée! maugréa Martha frustrée.
          – T’as qu’à y aller à reculons, lança Ramy, y’a personne derrière nous.
          – Ben voyons donc, tu peux pas reculer sur l’autoroute! ai-je riposté.  Martha ralentit et se rangea sur l’accotement. La voiture s’immobilisa complètement avant de se mettre à reculer.
          – Yes, c’est bon Mar, l’encouragea Ramy.
          Je hochai la tête en signe d’objection. Martha quant à elle, haussa les épaules en affichant un sourire malicieux, les yeux braqués sur le rétroviseur.
          – Que voulais-tu que je fasse? La prochaine sortie était à des années-lumière!

           On avait roulé une bonne distance sur le chemin de terre rétréci. L’air rafraîchissant de l’autoroute faisait maintenant place à une odeur humide dégagée par la mousse et les feuilles. Par ailleurs, le gazouillis des oiseaux avait remplacé le bruit du vent qui jusqu’ici, s’était heurté aux fenêtres de la voiture. En pénétrant davantage dans le petit bois, on aurait pu croire que cet étroit sentier, surplombé d’arbres dont les branches éclipsaient le soleil, s’ouvrirait sur un autre monde. Plus nous nous éloignions de la grande route, plus la voiture cahotait, vu la surface inégale. On se serait pratiquement cru dans un manège!
          – Aïe! Cette route risque de bousiller complètement la suspension de l’auto! déclara Ramy.
          – Je sais! répondit Martha, c’est pourquoi je roule lentement. N’oubliez pas que si tout va bien, j’hérite de cette voiture l’an prochain pour le cégep. Autrement dit, optons pour la prudence! 
          – Justement, as-tu décidé où tu voulais aller l’an prochain? ai-je demandé en pliant la carte.
          – Non… ça dépend vraiment du programme que je vais choisir, répliqua-t-elle sur un ton neutre. Comme on m’a dit que ça n’était pas très contingenté, j’ai fait ma demande en enseignement du français, mais au fond, c’est en art que je veux étudier. Le problème, c’est que je ne suis pas certaine que mon portfolio fasse le poids.
          – Voyons Martha qu’est-ce que tu racontes, ai-je protesté affectueusement, fais-toi confiance! T’as surpassé tout le monde toute l’année en arts.
          Elle rougit. J’aperçus d’abord un petit sourire en coin qui s’était ensuite élargi. Elle avait toutefois maintenu son regard bien fixé sur la route.
          – Et toi Ramy? Sais-tu ce que t’as envie de faire? ai-je demandé en me retournant.
          – J’sais pas, a-t-il répondu évasif. Je pense à prendre un break avant d’aller au cégep. J’imagine que de ton côté tout est décidé, a-t-il ajouté d’un signe de tête.
          – Ben… ai-je prononcé hésitant, esquissant un sourire penaud.
          – Voyons Steve, insista Martha pleine d’admiration, admets-le! Après tout, t’étais le plus doué de la classe!
          – Absolument mon vieux, elle a raison, affirma Ramy à son tour. J’ai copié sur toi à partir de mon secondaire 1!
          – Ok…, dis-je en m’efforçant de conserver une attitude modeste. 
          Mais j’étais bien trop excité. J’avais tant attendu ce moment où on parlerait de l’avenir.
          – En fait, j’espère entrer en génie informatique au sein du programme COOP, ai-je poursuivi avec enthousiasme en les regardant tous les deux, et après ça, je pourrai programmer l’intelligence artificielle. Cool non?
          – Ça veut donc dire que tu vas devenir un de ces savants fous comme on voit dans les films? plaisanta Ramy.
          Comme Martha avait laissé échapper un rire, il continua :
          – Aille! Ça veut dire que tu pourras te créer une copine! T’sé un robot fille bien roulée, entièrement à ton service!
          Je sentis mes joues s’enflammer tandis que je roulais des yeux. Puis, en guise de réponse, je poussai un petit grognement.
          – Hé! Je crois qu’on y est presque, annonça Martha.

          La lumière qui jaillissait au loin jointe à l’odeur de conifères abattus, annonçaient la fin de notre parcours sur cette voie. Au moment d’emprunter l’ancien chemin forestier, Martha s’exerça méthodiquement. Bien qu’il soit plus large, sa surface boueuse et accidentée l’obligeait parfois à donner des coups de volant pour éviter les canaux creusés par la pluie.
          – Regarde Mar, là-bas ça semble moins mauvais, lançai-je.
          Elle sourit.
          – On s’approche, les gars!
          Elle appuya légèrement sur l’accélérateur. Je la sentais plus à l’aise dans sa conduite. En amorçant un segment plutôt lisse de la route, elle saisit mon lecteur MP3. Elle parvenait à y jeter un coup d’œil en tenant le volant de sa main gauche.
          – Steve, demanda-t-elle en se tournant promptement vers moi, peux-tu me trouver Feist?
          – Certainement, ai-je répondu.
          Derrière moi, je voyais Ramy grimacer.
          – Hé hé! T’as déjà eu ton tour! cria-t-elle sur un faux ton de mépris. Je vais maintenant faire jouer quelque chose que MOI j’ai envie d’entendre.
          – Ah oui? a-t-il riposté, pas si je fais ça!
          Une fraction de seconde avait suffi pour que je voie apparaître ses mains agitées, cherchant à arracher le lecteur de mes mains.
          – Franchement les gars, arrêtez ça tout de suite! se plaignit Martha.
          Elle pointa le lecteur du regard et tenta de le saisir avec sa main droite. De là, on a fini par se chamailler tous les trois comme des enfants. Je combattais l’envie de rire pour arriver à repousser Ramy, dont la prise se relâchait avec l’intensité de son rire. Quant au bras droit de Martha, il semblait prêt à tout pour s’emparer de l’objet convoité. La bagarre cessa brusquement lorsque je fus saisi par le cri de Martha. En l’espace d’une seconde, la voiture s’est mise à déraper et fit une embardée. Je me suis d’abord senti tiré vers l’avant puis vers l’arrière avec la même violence. Après, la voiture s’est immobilisée.

           À priori, j’étais tellement assommé que je n’arrivais pas à bouger. Je suis resté assis là, les yeux grands ouverts sans ciller. Dans mon champ de vision, de longues herbes et des troncs d’arbustes. Je ne parvenais pas à voir la route à travers le pare-brise fissuré. On était probablement tombés dans un fossé.
          – Tout le monde est correct? dis-je faiblement, d’une voix cassée.
          – Aïe… poussa Ramy dans un gémissement, mais qu’est-ce qui vient de se passer?
          Je cherchai à tâtons la ceinture et me penchai vers l’avant. Mon cou faisait mal. Puis, je me suis tourné lentement vers Martha. Sa tête donnait l’impression de pendre d’un côté. Il y avait des bleus sur son visage et sa lèvre inférieure était enflée. Je posai ma main sur son épaule gauche et la secouai légèrement. Son corps mou n’offrait aucune résistance.
          – Merde Ramy! Je crois que Martha est inconsciente! hurlai-je en lui jetant un regard. Y faut la réveiller!
          Ramy était étendu à l’arrière, les jambes tordues dans ma direction, les mains couvrant partiellement son visage.
          – Peux-tu te lever? ai-je ajouté le souffle court, comment tu te sens?
          – Je crois que ça va, reprit-il en faisant bouger sa tête.
          Il s’assit et étira son cou.
          – Aïe… marmonna-t-il en tentant de se remettre d’aplomb.
          J’entendis alors un craquement sec au moment où, les poings fermés, il fit bouger son épaule.
          – Ça va, dit-il.
          En s’aidant de sa main droite pour se soulever, il s’allongea vers le siège avant.
          – Mar, murmura-t-il à son oreille, réveille-toi.
          Pas de réponse. Nous nous sommes regardés, paniqués.
          – Sortons de l’auto, dit-il affolé, on va la dégager de l’extérieur.
          J’essayai d’ouvrir ma porte sans succès.
          – Donne un bon coup d’épaule me conseilla Ramy, qui était cependant venu à bout de la sienne avec quelques coups de pied.
          Je rassemblai mes dernières forces et poussai sans ménagement, mais en vain, la porte résistait toujours. C’est ainsi que j’ai dû me glisser sur le siège arrière à la suite de Ramy. J’étais à peine sorti que Ramy avait déjà la main sur la poignée, qu’il tira vigoureusement. Aussitôt la portière ouverte, il s’introduisit dans l’habitacle pour en retirer Martha. Avant tout, il plaça ses deux doigts sur un côté de son cou. Debout derrière lui, je l’observai sans rien dire, terrifié.
          – Je sens son pouls, déclara-t-il hésitant.
          – Martha, dis-je impatient, allez réveille-toi.
          Nerveux, nous la fixions, espérant un signe… Après ce qui nous a semblé une éternité, sa tête bougea légèrement et ses paupières tressautèrent. Elle ouvrit les yeux.
          – Martha!!! a-t-on crié Ramy et moi grandement soulagés.
          Pendant quelques secondes, elle nous dévisagea d’un air absent.
          – Aïe… poussa-t-elle en gémissant.
          – Es-tu correcte? Où t’as mal? l’avons-nous questionnée en même temps.
          – Ma tête, marmonna-t-elle faiblement, en levant son bras gauche.
          – On va te sortir d’ici, affirma Ramy sur un ton décidé. Il détacha sa ceinture et plaça son bras droit autour de sa taille.
          – Steve, prends ses jambes.
          J’ai alors enveloppé ses jambes de mes bras et j’attendis son signal.
          – À trois : un, deux, trois…
          J’ai aussitôt relevé ses jambes.
          – Soulève! ordonna-t-il en arrivant à peine à faire bouger le haut de son corps malgré ses efforts inouïs.
          – Veux-tu ben me dire c’était quoi ça? grogna Ramy. Ben quoi, j’sais pas! dis-je en piétinant nerveusement. Je l’ai soulevée à 3, je savais pas que t’allais dire « soulève »!
          – Dépose-la, me lança-t-il en balançant la tête en signe d’exaspération.
          – Allez, on recommence.
          Martha grimaça pendant que nous tentions de la rasseoir sur son siège.
          – Juste pour être certain, sur 3 ou sur « soulève »?
          Ramy roula des yeux et laissa s’échapper un mince sourire.
          – C’est moi le crétin ici ou quoi, dit-il d’un ton railleur. Allons-y sur « soulève » ok?
          Je souris à mon tour et acquiesçai d’un signe de tête. L’instant d’après, nous l’étendions délicatement sur le sol.
          – Peux-tu te lever? demanda Ramy calmement.
          Elle fit un léger signe de tête. Il l’assista en maintenant son bras autour de sa taille.
          – Par ici, dis-je en pointant le capot de la voiture.
          En marchant dans cette direction, Martha s’arrêta subitement et faillit tomber. Au moment où je m’approchai pour aider Ramy à la redresser, elle me repoussa et se débattit pour se libérer de Ramy également. Confus, Ramy et moi on s’est regardés.
          – Martha? dis-je troublé, tandis qu’on la reposait sur le sol.
          – Ohhhh… marmonna-t-elle une fois de plus.
          Puis elle commença à vomir. Nous nous sommes accroupis de chaque côté d’elle et avons attendu qu’elle en finisse. Durant ces longues minutes, tout se bousculait dans ma tête et je tentais d’évaluer nos options.
          – Ouache… ça c’était vraiment dégueulasse, maugréa-t-elle.
          Nous l’avons une fois de plus aidée à se relever. Elle riait et s’essuya la bouche avec sa manche.
          – Oh, ça c’était encore plus dégueulasse! la taquina Ramy.
          Elle esquissa un vague sourire.
          – Ok, l’ai-je prévenu en plaisantant, un peu de tonus beauté. T’as pas perdu ton sens de l’humour, ça fait que tu dois pas être en si mauvais état!
          – Bon ok, y va nous falloir un plan, reprit Ramy sérieux, comme on s’allongeait sur le capot.
          – Notre priorité : trouver de l’aide, affirmai-je.
          Martha inclina la tête en signe d’approbation.
          – Pour la voiture, on oublie, continua Ramy, jamais on n’arrivera à la sortir de là.
          – Et ce, même si on arrivait à la démarrer, ai-je ajouté.
          – On peut pas juste téléphoner et demander secours? commença Martha d’une voix toujours affaiblie. Puis, elle s’arrêta brusquement :
          – Pas de cellulaires, bravo! Ça c’était brillant!…
          – Hé, de toute façon, il n’y aurait pas de signal ici, ai-je repris, en tentant de la calmer.
          – Pis si on attend que quelqu’un passe par ici, on va attendre longtemps, déclara Ramy.
          – Bon point; ça fait des années que le chemin est fermé, c’est certain que plus personne vient par ici, continuai-je.
          – Il nous reste qu’à marcher je suppose, déclara Martha sur un ton morne. 
          – Minute, me suis-je dit, en allant chercher la carte que j’étendis ensuite sur le capot, de sorte qu’ils puissent bien voir. On est ici… et ici… c’est la ville la plus près, dis-je en traçant le parcours de mon doigt.
          – Ouais… pensa Ramy, on en a pour au moins quatre kilomètres. Mais c’est clair qu’on peut y arriver avant la tombée de la nuit.
          – On a avantage à voyager léger, ai-je ajouté. Apportons le strict nécessaire.
          Ils acquiescèrent d’un signe de tête. Après un court silence, Ramy et moi on s’est tournés vers Martha. Nul doute qu’elle avait repris des couleurs et qu’elle semblait plus alerte, pourtant…
          – Ça va les gars, fit-elle, rassurante.
          Pendant quelques instants, nous sommes restés là, debout, à nous regarder, jusqu’à ce que Ramy intervienne :
          – Ok! gueula-t-il comme un sergent, on va y arriver!
          – Yesss! a-t-on répondu Martha et moi affichant tout ce qu’il nous restait de détermination.
           C’était il y a maintenant trois heures… Martha prit quelques gorgées d’eau avant de ranger sa bouteille dans son sac pour la centième fois. Je remarquai que ses mains tremblaient.
          – La ville est à environ deux heures d’ici, en direction ouest, nous informa Ramy en s’orientant à l’aide de la carte et de la boussole. On peut encore y parvenir avant la nuit. Sa voix tremblante trahissait son inquiétude.
          – Penses-tu que ça va aller? ai-je chuchoté à Martha.
          – Oui, ça va, répondit-elle à voix basse, ses lèvres bougeant à peine.
          Ses pupilles étaient si dilatées que ses yeux paraissaient presque noirs. Je m’arrêtai quelques secondes, ne sachant que faire. Ramy posa son bras autour de ses épaules.
          – Tout va bien aller, la rassura-t-il, en me tendant la carte et la boussole de son autre main.
          Je lui lançai un regard furieux, lequel sembla l’indifférer complètement.
          – Steve, tourne, dit-il fermement.
          Je me alors suis mis à descendre le sentier, tête baissée et poings serrés. Je ne puis m’expliquer pourquoi, mais je sentais la rage monter en moi. Et si on s’était perdus? pensai-je. À ce rythme-là, on n’arrivera jamais nulle part. Cette pensée ne m’avait pas sitôt traversé l’esprit que j’eus honte. C’que tu peux être égoïste! me suis-je dit. Martha était blessée et je ne pouvais pas lui en vouloir d’avoir de la difficulté à suivre. Je jetai un coup d’œil derrière moi : elle arborait un léger sourire en fixant ses pieds pendant que Ramy lui tenait la main et lui parlait doucement. C’est alors que je fus pris de maux de tête.

           Nous avons traversé la forêt à pas de tortue et Martha n’en était pas l’unique cause. Le sentier parfois si peu défriché nous faisait avancer d’un pas hésitant sur un sol terreux, à travers les ravines et la pierre. Toujours en tête, je demeurais concentré sur le chemin à suivre, ce qui m’empêchait de penser à autre chose et par le fait même, me détendait en quelque sorte.
          – Hé Steve, a lancé Ramy après un long moment de marche silencieuse, qu’est-ce que tu dirais d’un break?
           Nous avions atteint une petite clairière. Malgré l’espace dénudé, l’air demeurait aussi lourd et humide qu’en pleine forêt.
          – Bonne idée, ai-je répondu calmement en me retournant.
          Martha se trouvait près d’un gros rocher couvert de mousse. Elle s’assit et s’appuya contre celui-ci.
          – Qu’est-ce qu’on mange pour souper? demanda-t-elle dans un demi-bâillement qui laissait entrevoir un sourire indolent.
          L’idée de manger quelque chose me procurait un réel soulagement. J’avais tellement canalisé mon énergie à bien diriger mes pairs que je n’avais pas réalisé à quel point j’étais affamé.
          – Voyons voir… dis-je en fouillant dans mon sac.
          – J’ai un sac de chips, de la liqueur... souligna Ramy en plongeant la main dans son sac.
          – Étalons tout au centre, suggéra Martha.
          Dans une suite de mouvements lents et désordonnés, elle retira de son sac une serviette qu’elle étendit par terre. Installés de chaque côté d’elle, Ramy et moi avons commencé à jeter nos provisions au centre.
          Une petite pile se forma rapidement devant nous. Comme nous terminions d’étaler nos vivres, Martha retourna son sac à dos au-dessus de l’amoncellement de friandises et le secoua vivement.
           – Mon tour! s’exclama-t-elle.
          À ma grande surprise, c’est plus d’une vingtaine de barres de chocolat de marques différentes qui s’échappèrent de son sac.
          – T’as seulement apporté du chocolat? lui demandai-je incrédule.
          Elle sourit.
          – Tu peux en prendre une.
          – Une? Tu m’niaises? ai-je répondu stupéfait. T’en aurais assez pour nourrir une armée!
          – Ah oui! J’oubliais…
          Elle marmonna quelque chose distraitement et sortit d’un sac refermable un petit sachet de noix de cajou, recouvertes de chocolat. Je hochai la tête.
          – Comment as-tu pu penser pouvoir tenir le coup trois jours avec ça? ai-je demandé en tentant de contenir mon indignation. Ramy ne pouvait s’arrêter de rire.
          – Tu vois, Ramy pense pas que je suis folle lui! dit-elle obstinément.
          Ramy me toisa du regard, souriant de satisfaction.
          – Pis toi l’délinquant qu’est-ce que t’as apporté? me lança-t-il en tâtonnant autour de la pile. Des noix?
          Il saisit alors un petit sachet enveloppé d’une pellicule plastique.
          – Des fruits séchés? ajouta-t-il en adressant à Martha un sourire complice. C’est ta mère qui a préparé ton lunch ou quoi?
           Martha se mit à rire sottement. Ramy savait exactement comment me pousser à bout. Ma douleur à la tête était réapparue. J’avais l’impression d’avoir les tempes enfermées dans un étau.
          – Bon ok ça va, avez-vous fini? dis-je contrarié. Personne t’oblige à manger ce que j’ai apporté. Martha ne riait plus. Les sourcils froncés, l’air inquiet, elle me regardait maintenant droit dans les yeux.
          – Hé relaxe, j’te niaise répliqua Ramy affichant toujours son sourire suffisant. Voyons, sois pas frustré pour ça.
          J’étais trop furieux pour répondre. Même mon appétit avait disparu. En me penchant pour prendre une poignée de noix, j’eus presque un haut-le-cœur.

           Nous sommes restés assis là pendant un bon moment accablé par un silence presque troublant. Ramy avait les jambes croisées et fixait le sac de croustilles qui l’avait bien servi jusqu’ici. Les jambes allongées, je m’appuyai sur les coudes et dirigeai mon regard vers les arbres dressés devant moi. Martha était toujours assise devant cette grosse pierre. Elle venait de changer de position nerveusement. Puis, elle se mit à déballer une de ses barres de chocolat avec un fracas qui relevait de l’exploit. De toute évidence, elle tentait de capter notre attention toutefois, Ramy et moi jouions l’indifférence.
          – C’est ridicule! s’écria-t-elle subitement. On est sensés S’AMUSER!
          Ramy se redressa et me lança un regard. Je regardai Martha, penaud. Elle avait les larmes aux yeux.
          –Vous deux, prononça-t-elle d’une voix tremblante en nous pointant du doigt, vous allez faire la paix!
          On se regardait Ramy et moi, gênés.
          – MAINTENANT! ordonna-t-elle d’une voix perçante.
          Ramy tendit le sac de chips qu’il avait eu entre les mains jusqu’ici.
          – En veux-tu? demanda-t-il à contrecœur.
          J’hésitai.
          – À condition que tu prennes quelques noix.
          – Sont salées? demanda-t-il sur un ton neutre.
          – Bien sûr que non, ai-je répondu, pince-sans-rire.
          – Ouais… j’sais pas. J’les aime salées, répliqua-t-il.
          – Non mais vous êtes incroyables! s’exclama Martha avant qu’on aille plus loin.
          – Franchement les gars vous êtes vraiment trop cons!
          Visiblement irritée, elle tira sur la serviette impétueusement et commença à remettre la nourriture dans son sac. On s’est regardé Ramy et moi avant de se mettre à rire bêtement.
          – Come on, Mar on t’agace! lui ai-je imploré.
          C’est alors qu’elle braqua sur Ramy puis sur moi, un regard des plus hostiles.
          – T’es tellement cute quand t’es fâchée, ajouta Ramy en plaisantant et en saisissant ses poignets pour l’empêcher de ranger ses barres de chocolat.
          – Va te faire voir, lança-t-elle, en tentant de se détacher de lui.
          – Euh… c’est le mieux que tu puisses faire? la taquina-t-il en la tenant fermement. Puis, le son de leurs rires me rendit mal à l’aise.
          – Ok, lançai-je nerveusement, tout est beau.
          Ramy relâcha Martha.
           – Ouais, demande-lui donc si tout est beau, reprit Ramy tentant de faire croire sans succès que ça l’indifférait.
          – Ben oui, répondit Martha, en baissant les yeux et en rougissant, euh… ça va, c’est correct.

           À partir de ce moment et jusqu’à la fin de notre pseudo-repas, notre attitude avait changé pour le mieux, et ce, malgré la fatigue grandissante. Lorsqu’est venu le temps de reprendre la route pour ce qui allait fort heureusement, être une randonnée de deux heures et demie des plus paisibles, Ramy prit la tête.
          – Ok, alors on est ici, nous expliqua-t-il en pointant la carte, et voici où on s’en va. Deux heures, peut-être moins.
          – Maintenant qu’on a fait le plein de glucides ai-je dit en souriant, on devrait faire « un bon temps ».
          – Ouais, je me sens vraiment mieux les gars, nous annonça Martha en balançant son sac à dos sur ses épaules. Y’a rien comme le chocolat pour une tête amochée!
           Nous avons d’abord marché avec empressement, la tête haute, d’un pas sautillant, parlant et riant de tout et de rien. Néanmoins, cette énergie se dissipa rapidement. En effet, à la demie de la deuxième heure, une profonde léthargie s’empara de nous et freinait nos mouvements. Le dos courbé et bâillant à répétition, nous menions une lutte sans merci pour continuer notre route.
          – Hé Ramy, criai-je après être venu à bout d’une pente raide, remplie de racines noueuses, on prend une pause.
          Debout, à quelques pas de nous, il s’arrêta et se retourna face à Martha et à moi.
          – Il commence à faire noir et on y est presque. Je pense qu’on serait vraiment mieux de continuer, répondit-il confiant.
          Martha semblait trop épuisée pour protester. Par conséquent, je ne dis rien. Pendant un long moment, nous avancions en file indienne et n’avons échangé que quelques mots, Ramy dirigeant la marche et moi la fermant. Je devais m’efforcer de ne pas perdre l’équilibre en gardant un œil sur Martha. Voir clairement où nous posions les pieds devenait de plus en plus difficile vu l’obscurité croissante.

           Quelque temps après, nous avons franchi une autre clairière, seulement cette fois, l’air oppressant de la forêt cédait à une brise fraîche qui fort heureusement, rehaussa notre moral — tant et si bien que même Martha sembla regagner des forces. Son pas était beaucoup plus assuré et son dos moins voûté. En passant près d’elle, je vis à courte distance, une lueur jaunâtre se frayer un chemin à travers un mur de maigres troncs. Ramy bondit à quelques mètres de nous.
          – On a réussi! s’écria-t-il.
          Martha et moi avons fait signe de la tête, soulagés. Nous l’avons vite rejoint et, presque hystériques, avons descendu en courant à grandes enjambées cette pente gazonnée, qui nous mènerait enfin à la ville. Malgré l’attention portée aux roches et aux parcelles de boue glissante durant notre descente, nous avions pu entrevoir des rues pavées, alignées à de vieux bâtiments de briques. Notre course se termina dans une ruelle. Les cours murées, envahies par les arbustes, définissaient la voie étroite. Nous avancions en nous tenant sur nos gardes. Très peu de distance nous séparait les uns des autres. Soudain, un faible rythme syncopé se fit entendre au loin, suivi de près par des effluves de friture.
          – Miam, des frites! s’exclama Martha souriant de toutes ses dents.
          Je salivais à l’idée de manger de la « vraie » bouffe. Tout à coup, un bruit strident et le son de voix étouffées résonnèrent. Aux aguets, nous nous sommes arrêtés tous les trois en même temps. Sous la lueur des réverbères, je remarquai les yeux foncés et méfiants de Ramy. Il fit signe de la tête :
          – C’est correct, allons-y, lança-t-il résolument.
          Nous nous sommes alors rapprochés de Martha. En tournant le coin, nous avons aperçu un groupe de personnes buvant et riant, debout dans l’embrasure d’une porte, à quelques pas de l’intersection. Avec circonspection, nous nous sommes avancés. Ils avaient l’air plus âgés que nous. Un grand type aux cheveux foncé tenait par la taille une jeune fille blonde élancée. Elle portait une camisole noire, passablement ajustée. Je crois qu’elle était soûle. Du moins, elle avait de la difficulté à se tenir debout. Puis, il y avait aussi ces deux types qui entretenaient une discussion animée avec une autre jeune fille, celle-ci à la chevelure noire.
          – Peut-être peuvent-ils nous venir en aide, murmura Martha remplie d’espoir.
          Je n’en étais pas si sûr et je perçus le même doute dans le regard de Ramy.
          – Je sais pas, soyons prudents, dis-je en mollement.
          Avant même que nous puissions prendre une décision, Martha les avait déjà rejoints.
          – Excusez-moi, dit-elle.
          Du coup, les cinq individus se retournèrent vers nous. Ramy fit non de la tête et souffla quelque chose que je n’arrivai pas à décoder. Heureusement, la fille aux cheveux foncés nous adressa un sourire.
          – Attention aux éclats de verre, chérie, souligna-t-elle en les pointant sur le pavé, tandis que Martha s’approchait. Puis, elle nous a scrutés de la tête aux pieds. Avant qu’on dise quoi que ce soit, elle lança avec circonspection :
          – Est-ce que ça va?
          Martha lui adressa un regard franc :
          – On a eu un accident.
          – Ah, c’est ça le sang un peu partout, commenta la fille aux cheveux noirs avec un brin d’humour. Continue chérie.
          La jeune fille attendait la suite. Après une courte pause, je repris la parole :
          – Notre voiture est dans un fossé à environ cinq kilomètres d’ici, en direction sud-ouest. On cherche un moyen de retourner à Arkham.
          – Euh… marmonna-t-elle songeuse.
          – Eh! Sam, mais y’a pas Phil qui va dans cette direction les dimanches? reprit un grand type châtain au chandail rouge.
          – T’as raison! ajouta celui qui soutenait la jeune blonde éméchée. Y’a quelques semaines, il a même fait monter des randonneurs.
          – Vrai! conclut Sam en souriant.
          – Ok, a poursuivi la jeune fille avec enthousiasme, voici ce que vous allez faire : rendez-vous à la binerie Stan demain, avant midi et demandez à voir Phil. Dites-lui que c’est Sam qui vous envoie et vous serez à la maison avant le souper!
          – Wow! C’est vraiment cool! fit Martha en nous lançant un regard à Ramy et à moi, dans l’espoir d’obtenir notre consentement.
          Ramy avait l’air hésitant. Il avait toujours les bras fermement croisés sur la poitrine.
          – C’est qui ce Phil? questionna-t-il la tête inclinée, afin d’entrevoir le visage de Sam, qui s’était mis à rire.
          – Vous inquiétez pas, reprit la jeune fille calmement, mon cousin n’est pas un tueur en série.
          – Ah non? Comment peut-on le savoir? affirma Ramy sur la défensive.
          – En fait, tu peux pas le savoir, dit-elle de but en blanc, laissant échapper un sourire moqueur, mais si ça peut te rassurer, c’est notre garde forestier.

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